L’enfant indésirable

(Auteur : Jacques Cany, tous droits réservés)

1er épisode

LA PETITE ENFANCE

En ce temps-là, Simonne était vendeuse au rayon rideaux de la Samaritaine et Alix était caissier dans le même magasin. Ils firent connaissance, se fréquentèrent,  s’éprirent l’un de l’autre et se marièrent le 13 avril 1929 à Rosny-sous-Bois où Simonne était née le 18 mars 1912. Elle avait 17 ans, Alix, né à Paris 13ème arrondissement le 25 janvier 1906, en avait 23.

Mariage Alix Cany-Simonne Merlin
Mariage d'Alix et Simonne

Ils eurent un fils qui naquit le 8 septembre 1930 et qu‘ils prénommèrent Jacques Jean. Cet enfant, ce fut moi. Dans ma famille paternelle originaire du Limousin, les garçons se prénomment tous Jacques ou Jean depuis au moins quatre siècles, à ma connaissance. Ainsi, mon père s’appelle Jean Alix, mon grand-père Jean, mon trisaïeul Jacques et ainsi de suite. Ils habitèrent au 10 avenue Jean Bouin à Choisy le Roi.

jacques à 8 mois
Jacques à 8 mois


En 1931 et 1932, de nombreuses disputes éclatèrent entre les deux époux car Alix était un peu volage (d’après Simonne) et ils se séparèrent en 1932 après que Simonne eût entamé une procédure de divorce pour faute contre Alix. Simonne obtînt la garde de son fils et Alix fut condamné à lui verser une pension alimentaire. Pendant environ six mois, Simonne s’occupa personnellement de son fils. Enfin, si l’on peut dire. Elle me laissait très souvent avec des couches mouillées ou même souillées car elle préférait se pomponner et aller se promener. Elle me laissait en garde à sa voisine de palier, la mère Guillou. C’est d’ailleurs celle-ci qui en fit part à ma grand-mère paternelle qui me le répéta plus tard. Dès que j’eus l’âge requis, elle me  plaça dans la pouponnière Cognac-Jay à Issy-les-Moulineaux réservée au Personnel de la Samar. Cette pouponnière était tenue par des "Sœurs"  catholiques.


Jacques à 13 mois

Un jour, Mathilde, ma grand'mère maternelle, était venue me voir. J’avais alors environ deux ans. Elle me trouva à genoux en train de baiser la terre sur ordre de l’une des "Sœurs". C’était ma punition pour avoir désobéi, lui expliqua cette dernière. Mathilde me prit par la main et m’emmena à l’écart afin de me donner les friandises qu’elle m'avait apportées. Comme je marchais, elle s’aperçut que je boîtais. En effet, un clou dépassait à l’intérieur de ma petite chaussure et entrait dans mon talon qui saignait (Il en a d’ailleurs gardé la marque très longtemps). C’en était trop ! Mathilde qui était agnostique et n’aimait donc pas les établissements religieux quels qu’ils soient, fut outrée de ces mauvais traitements pour le moins" pas très catholiques". La visite étant terminée, lorsqu’elle me ramena vers le bâtiment central, je répétais en pleurant : " Pas la sœur ! Pas la sœur !".

Mathilde se rendit compte que son petit-fils Jacques n’était pas heureux dans cette institution et, dès les jours suivants, elle réunit un Conseil de famille comprenant Alix, ses parents, Simonne et elle-même. Mathilde ne pouvait pas personnellement me prendre en nourrice car elle tenait une teinturerie à Rosny-sous-Bois. Il fut alors décidé de me confier à mes grands-parents paternels qui finirent par accepter, moyennant le reversement par leur belle-fille Simonne en leur faveur de la pension alimentaire versée par leur fils Alix, complétée d’une somme équivalente.


Mes grands-parents de Choisy
Mes grands-parents de Choisy


Ma grand-mère paternelle qui était culottière de métier s’arrêta donc de travailler. Mon grand-père, âgé de 52 ans, allait bientôt être en retraite et pouvait donc s’occuper également de moi sans problème. Il avait fait carrière à la S.N.C.F. et était, vers la fin de celle-ci, employé au service contentieux de la gare de Choisy-le-Roi. Lorsqu’il mourut dans sa centième année, il totalisait plus d’années de retraite que d’années de service. Après avoir économisé sou par sou car il était résolument contre les achats à crédit, il avait acheté un terrain d’environ trois cents mètres à Choisy-le-Roi, dans le quartier des Gondoles. Ce quartier s’appelait ainsi car il avait été parfois inondé par la Seine lorsqu’elle était en crue. A cause de cet inconvénient, il avait dû bénéficier d’un prix attractif. Il avait ensuite fait construire un petit pavillon composé d’un sous-sol, d’un entresol (surélevé bien sûr) et d’un étage. Il habitait donc ce  pavillon avec son épouse. Construit à quelques mètres de la rue, il y avait une petite terrasse sur le devant de la maison. Ils avaient installé un banc ainsi que quelques chaises pliantes et ils aimaient s'y installer lorsqu’il faisait beau. On accédait à l’entresol par un perron, petit escalier de six marches surmonté d’une marquise. Un couloir menait à la cuisine munie d'une fenêtre donnant sur l’arrière. C'est là qu'en général se tenaient les repas. Avant de parvenir à la cuisine, sur la gauche une porte s’ouvrait sur la salle à manger, pas très grande mais suffisante pour y  recevoir  la famille du Limousin (frères ou sœurs) les rares fois où ils venaient nous rendre visite.

Afin d’inciter ses deux fils, Alix et Henri, à mettre de l’argent de côté, mon grand-père leur avait promis de doubler chaque somme qu’ils lui confieraient. Mon père était assez dépensier alors qu’Henri était plutôt du genre radin. Ce dernier réussit donc, au bout d’un certain nombre d’années, à mettre suffisamment d’argent de côté pour pouvoir également construire sa maison. Pépé lui donna l’autorisation de la construire dans le fond du terrain, à une quarantaine de mètres derrière son propre pavillon. Ils firent cimenter une petite allée au milieu pour y accéder. A droite de son pavillon, Pépé avait fait installer un grand portail sur la rue ainsi qu’une allée assez large pour le passage éventuel d’une voiture. 

Dans cette fameuse salle à manger; je me rappelle y avoir vu la tante de Vitry qui venait de temps en temps, vu la proximité entre Vitry et Choisy, la tante Clémence Beyrand et son mari Joseph qu’on appelait "Jo", plus rarement la tante de Coutras (sœur de ma grand-mère) avec son mari et ses deux filles, Hélène et Suzy. Lorsque ces dernières venaient, je couchais dans le lit de mes grands-parents et les deux filles couchaient chez mon oncle Henri, le frère de mon père, et son épouse, ma tante Berthe qui habitaient le pavillon du fond du jardin.

Pour revenir au pavillon de mes grands-parents, au début du couloir sur la droite, il y avait les toilettes et un escalier menant au premier étage, où se trouvaient deux chambres avec chacune leur cabinet de toilette. Il n’y avait pas l’eau courante dans les cabinets de toilette, simplement une petite table avec un dessus en marbre, une cuvette en faïence et un broc émaillé. Dans la cuisine, au-dessus de l’évier, il y avait une petite pompe à main permettant d’obtenir de l’eau provenant du puits car nous n’avions pas encore l’eau de la ville ni le tout-à-l’égout. Ce dernier était remplacé par un puisard. Nous prenions toujours nos repas tous les trois dans la cuisine sauf lorsque nous avions des invités.


Jacques à  5 ans
Jacques à 5 ans avec notre chien Fifi, ainsi que Pépé devant son pavillon de Choisy.

Tout allait très bien pour moi. J’étais surtout choyé par ma grand-mère que j’appelais la "petite Mémé"  pour la différencier de ma grand-mère maternelle, la "grande Mémé". Quand j’eus six ans, ils me mirent à l’école maternelle de notre quartier, les Gondoles, puis l’année suivante à l’école primaire du même établissement scolaire. En ce temps-là, il n’y avait pas de crèche pour les enfants de moins de six ans. En général, les femmes ne travaillaient pas et restaient à la maison pour s’occuper des enfants. Sauf, peut-être, celles qui avaient leurs parents ou beaux-parents pour les garder. Mémé me donnait souvent, en cachette de mon grand-père, des petites pièces d’un sou ou deux pour m’acheter des bonbons à l’épicerie sur le chemin de l’école. Un sou valait cinq centimes et avec ça on pouvait avoir un rouleau de zan ou une boîte de coco, espèce de poudre jaune au goût de réglisse. Ces sous, elle arrivait à les resquiller en trichant sur la monnaie des commissions qu’elle devait rendre à mon grand-père qui tenait une comptabilité très stricte des dépenses.

J’étais assez chahuteur en classe et aimais faire des blagues à mes petits camarades. La maîtresse d’école me punissait de temps en temps en me mettant sur l’estrade au fond de son bureau en bois dont la face avant vers les élèves était entièrement cachée. Je pouvais ainsi admirer ses jambes mais je pense que cela ne devait pas être mon type car je n’osais évidemment pas y toucher.

Mon grand-père était assez sévère et souvent ma grand-mère se mettait entre nous deux afin de m’éviter les coups de martinet. Et c’était elle qui les recevait ! Un jour, je m’emparai du martinet dont j’avais découvert la cachette dans l'arrière-cuisine, petite pièce derrière la cuisine et en arrachai les lanières de cuir. Mais il en racheta un autre...

Mon père, qui habitait également à Choisy, rue Chevreul, à environ un kilomètre, venait me voir de temps en temps le samedi. Il en profitait pour faire quelques parties de jeu de dames avec mon grand-père. Ce dernier m’avait appris à y jouer et nous intéressions la partie à un sou que je mettais dans ma tirelire lorsque je gagnais ce qui m’arrivait de plus en plus souvent. Ma mère se faisait beaucoup plus rare (pas plus d'une fois par trimestre). Dans ma cinquième année, comme elle avait l’intention de partir en vacances sur la Côte d’Azur, mes grands-parents insistèrent pour qu’elle m’emmène avec elle. A bout d’arguments, elle se vit contrainte d’accepter et nous partîmes donc chez l’une de ses tantes qui habitait chemin des Contrebandiers, à Antibes. Elle y retrouva deux copines, Hélène et Simonne, qui avaient loué un roadster. Elle partait souvent avec elles en promenade dans les environs qui sont magnifiques. Une  seule fois, elles m’emmenèrent avec elles. Sinon, les autres fois, elle me laissait tout seul dans le jardin. Je m’amusais comme je pouvais. Plusieurs pins parasols y trônaient dans le jardin autour de la villa. J’avais appris à ramasser les pommes qui en tombaient et à en extraire les pignons. Je les cassais à l’aide d’une grosse pierre et je me régalais avec ces petites amandes.

Le soir, après le dîner, ma mère m’emmenait marcher le long de la route du bord de mer du Cap d’Antibes tout proche de la villa. Nous couchions dans une espèce de cave au sous-sol de la villa. Une fois au lit, il fallait étendre tout autour un immense tulle qui pendait du plafond, qu’on appelait une moustiquaire car les moustiques étaient nombreux à cette époque de l’année. J’avais l’impression d’être en prison. Ce furent mes premières vacances.

L’année suivante, à l’âge de six ans, on m’envoya en colonie de vacances à Ver-sur-mer sur la Côte normande dans une résidence adéquate appartenant à la commune de Choisy. J’y attrapai un gros furoncle au genou, ce qui m’empêcha d’aller me baigner et jouer dans la mer avec les autres enfants de mon âge pendant la plus grande partie des trois semaines de mon séjour. Je restais donc encore tout seul dans le terrain de la colonie entouré d’une clôture de barbelés d’où je ne pouvais sortir. Un jardinier qui avait remarqué ma solitude m’apprit à travers la clôture à faire des figures avec une ficelle dont les deux bouts étaient attachés ensemble en la passant dans différents doigts des deux mains. Je faisais ainsi la tour Eiffel, un bateau, etc. Un jour que j’étais en train de jouer avec ma ficelle, j’eus la surprise de voir arriver mon grand-père. Celui-ci venait se rendre compte comment j’étais et si je ne m’ennuyais pas trop. En effet, c’était la première fois que j’étais livré à moi-même avec des gens inconnus. Il m’avait amené quelques douceurs, du chocolat, des gâteaux et des bonbons. Le voyage en chemin de fer ne lui coûtait rien car je crois qu'il avait droit à une douzaine de billets gratuits par an, en tant que retraité de la SNCF.

Je devais avoir environ huit ans lorsqu’un jour mon père décida de m’emmener au cinéma. En cours de route, il me dit :

- Je t’ai ramené quelque chose des sports d’hiver où je suis allé.

 - Tiens !…

Il me tendit une petite boîte bien enveloppée. Espérant un jouet, je l’ouvris. Quel ne fut pas mon désappointement lorsque je découvris qu’il s’agissait d’une petite broche représentant une chaussure de ski miniature avec sa chaussette. J’eus du mal à retenir mes larmes mais j’arrivais à les cacher et à le remercier tout de même.

En août 1939, mes grands-parents ayant loué un studio avec pension complète au Tréport, Je passais des jours merveilleux au bord de la mer, à jouer dans le sable, à pêcher des crevettes, à ramasser des coques et autres petites bestioles qu’on y trouve à marée basse. Je les accompagnais au marché où tout était spectacle intéressant. Il y avait des chanteurs des rues qui chantaient "J’attendrai" . Ils vendaient un petit fascicule de quatre pages contenant entre autres les paroles de cette chanson. Mon grand-père me l’acheta et j’appris donc ces paroles. A 83 ans, je m’en souviens encore. Le temps passa très vite. C’était trop beau, la guerre arrivait... Il fallut repartir plus tôt que prévu, une semaine avant la fin du mois.

Nous revînmes donc à Choisy. Début septembre, la guerre était déclarée. Des bruits couraient que les Allemands allaient utiliser les gaz comme ils avaient commencé à le faire en 1918. Une nuit, nous fûmes réveillés par la sirène annonçant que des avions allemands allaient nous survoler. Nous craignions que des bombes ne soient lâchées sur l’usine de produits chimiques Rhône-Poulenc à Vitry-sur-Seine qu’on appelait "l’usine aux quatre cheminées". Ma grand-mère se précipita dans ma chambre pour placer une serviette mouillée sur mon visage en m’expliquant que cela pourrait peut-être atténuer les risques possibles. Ce fut heureusement une fausse alerte mais ils décidèrent de partir le plus rapidement possible nous réfugier à Aixe-sur-Vienne près de Limoges où Mémé avait une sœur, propriétaire d’un appartement vide qu’elle pourrait nous prêter.

Bien nous en prit car quelques jours plus tard, les trains ne circulaient plus à cause des bombardements allemands et tout le monde fuyait les bombes et les combats, sur les routes, à pied,  à cheval ou en voiture. C’était la débâcle ! Nous nous installâmes donc chez ma grand-tante Anna Fanet, née Mallet, l'une des sœurs de ma grand-mère, dans l’appartement qui se trouvait au premier étage au fond d’une cour, dans la rue principale.

Des voitures passaient très rarement dans cette rue où nous habitions et j’avais la permission d’y aller jouer. Je me fis rapidement un ou deux copains de mon âge et nous allions par un petit chemin étroit jusqu’au champ de foire où nous jouions à saute-mouton, à chat, etc. Nous faisions aussi de la barre fixe avec les tubes en fer reliant les piliers entourant le champ et qui servaient à attacher les vaches et autres animaux en vente les jours de foire. Nous jouions également à la guerre avec d’autres garçons en nous envoyant des marrons qui tombaient des marronniers plantés dans ce champ.

Au rez-de-chaussée de notre maison, habitait une petite fille de sept ans avec ses parents. Pépé l’avait surnommée "la manie". Je crois que c’est parce qu’elle suçait toujours son pouce. Un jour, elle m’entraîna dans les cabinets pour me faire voir ses "tétés". Comme ils n'avaient pas de différence avec les miens, je ne m’y m’intéressai guère. Une autre fois, nous étions dans le champ de foire où l’herbe était assez haute par endroits et je ne me rappelle plus qui de nous deux en avait eu l’idée, je pense que ce devait encore être elle, nous voulions comparer nos sexes. Elle avait enlevé sa culotte et je commençais seulement à vouloir y jeter un œil lorsqu’une dame qui passait pas très loin, ayant remarqué notre jeu, nous intima l’ordre de le cesser immédiatement. Elle nous traita de petits saligauds et autres termes du même acabit. Nous eûmes peur qu’elle nous dénonce, elle à sa mère, et moi à mes grands-parents. Nous nous sauvâmes donc et ne recommençâmes plus.

D’autres réfugiés arrivèrent. De tous les coins de France, il en venait. Il y avait parmi eux des Alsaciens et je remarquai plus spécialement une petite fille avec des nattes blondes et des yeux bleus. Elle me plut énormément dès que je la vis venir jouer au champ de foire. Je réussis à vaincre ma timidité et je commençais à lui parler. Malheureusement, cela ne dura que quelques minutes. Je n’eus pas le temps de lui demander son nom, ni où elle habitait et si je pourrais la revoir le lendemain au champ de foire car j’entendis qu’on m’appelait. C’était mon grand-père : ma mère venait d’arriver et il fallait que je rentre tout de suite à la maison car …

(Fin du 1er épisode. A suivre)


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