L’enfant indésirable

(Auteur : Jacques Cany, tous droits réservés)
 

3ème épisode

1942

Au lieu de m’envoyer au Collège à la rentrée suivante comme mon D.E.P.P. me le  permettait, ils décidèrent qu’il était préférable que je fasse une année scolaire de plus afin d’obtenir le Certificat d’Etudes Primaires. Au moins, dirent-ils, si par la suite ils ne voulaient ou ne pouvaient plus payer mes études, j’aurais au moins un diplôme en poche qui me permettrait de pouvoir trouver un meilleur emploi plus facilement.

Je fis donc une autre année à l’école libre "Jeanne d’Arc" de Fontenay-sous-Bois. Cette fois-ci, nous ne fûmes que deux à être présentés à l’examen du C.E.P., rue Diderot à Vincennes. Je fus encore seul reçu. Pour toute récompense, ils m’achetèrent un petit canon de 75 modèle réduit de marque Solido, qui lançait des petites boulettes de pomme de terre en faisant éclater une amorce (un peu de poudre en sandwich entre deux bouts de papier). Je possède encore sa petite boîte en carton dans laquelle je collectionne des timbres-poste.

1943 - Au Collège

En octobre 1943, j’entrais donc en sixième au Collège Notre-Dame à Saint-Calais dans la Sarthe. Ce Collège était tenu par des Jésuites. J’étais évidemment en internat et je ne revenais à Fontenay que pour les vacances scolaires : Noël, Pâques et Juillet.

Evidemment, lors de mes séjours à la maison, ma mère criait souvent très fort après moi sans aucune raison en me traitant de menteur, voyou et autres adjectifs. Elle disait que je finirais mes jours en prison. Elle était comme une furie, pire que n’aurait pu l’être  une belle-mère. Elle me lançait des gifles et me tapait également avec tout ce qui lui tombait sous la main, balai ou autre. Il arrivait qu’elle courut après moi et, comme je faisais le tour de la table de la salle à manger, elle s’énervait de ne pouvoir m’attraper. Elle me lançait alors  n’importe quoi à la figure, des assiettes,  même des casseroles que j’esquivais comme je pouvais. Je pense que les apéritifs qu’elle prenait avec Jean au café qui se trouvait en face de la maison y étaient pour quelque chose.

Lorsqu’elle m’envoyait faire des commissions, arrivé en bas de l’escalier, la concierge, madame Capy, une femme âgée très gentille,  sortait de sa loge et  me disait :
- Mais qu’est-ce que tu as encore fait pour que ta mère crie comme cela après toi ? 
- Est-ce qu’elle t’a battu ? Mon pauvre petit  !

Ne voulant pas envenimer  davantage les choses, et craignant que ma mère ne nous entende, je lui répondais :
- Ce n’est rien ! ne vous en faites pas !

Je n’avais donc qu’une hâte; c’était que les vacances se terminent et que je reparte de nouveau au Collège.

Mes études me plaisaient, quoique mon Parrain m’avait mis en section classique alors que j’aurais préféré la section moderne afin de faire de la physique et de la chimie et davantage de mathématiques. Mon rêve était de devenir ingénieur et d’inventer des machines ! J’étais parmi les trois premiers de la classe. Ma mère accoucha de Geneviève le 17 décembre et je restai au Collège pour les vacances de Noël.

1944

L’année suivante, je passais en cinquième. Je dois à la vérité de dire que j’étais toujours un peu chahuteur, je faisais souvent des jeux de mots lors des cours des Professeurs, surtout celui de français et je faisais rire la classe. Un camarade (fils de paysan) m’appelait même amicalement "l’astuceur ". Ceci me valait d’être souvent mis à la porte et de devoir aller chercher un admittatur (bulletin de réadmission en classe) auprès du Père Supérieur !  Celui-ci me demandait pour quelle raison j’avais été mis dehors. Je remarquais qu’il ne me grondait pas comme je craignais qu’il ne le fasse. Au contraire, il me souriait et avait l’air content de me voir.  D’après ce que j’avais entendu, j’étais assez beau gosse, j’avais les traits fins, peut-être un peu efféminés. J’allais avoir quatorze ans. Il aimait me prendre sur ses genoux. A l’époque, les garçons portaient encore des culottes courtes à quatorze ans. Tout en me parlant, il me caressait les cuisses, mais je dois dire que cela n’est jamais allé plus loin. Je n’y voyais d’ailleurs aucun mal et n’en ressentais aucun effet sensuel.

Mes désirs étaient plutôt portés sur une fille d’une quinzaine d’années qui travaillait à la lingerie et qui traversait la cour de temps en temps pendant que nous étions en classe. Je la suivais ardemment des yeux par la fenêtre. Elle était évidemment inaccessible et d’ailleurs j’étais trop timide pour engager une conversation si l’occasion s’en était présentée. Je n’en parlais à personne de peur de faire naître chez un élève externe quelconque l’envie de me rivaliser avec succès au cours de ses sorties en ville, ce qui était absolument hors de portée pour moi.

Quelques internes favorisés avaient un "correspondant" qui venait les chercher le dimanche pour déjeuner et passer l’après-midi. Ce n’était pas mon cas ! Je me contentais de lire ou de jouer aux échecs avec un camarade d’infortune.

Je travaillais de mon mieux et j’avais beaucoup de facilités car, comme je l’ai déjà dit, même si je n’avais pas appris ma leçon, il suffisait que deux ou trois élèves soient interrogés avant moi pour la savoir. Je n’aimais ni l’histoire ni la géographie et je préférais lire des livres de chimie ou de physique au lieu d’apprendre mes leçons. J’avais également un bon appétit et l’on m’avait surnommé l’homme-rab car ma part ne me suffisait jamais et je demandais toujours du supplément. Certains élèves dont les parents demeuraient à la campagne recevaient  souvent des colis avec plein de bonnes choses, des rillettes, des pots de confiture, du chocolat, etc. dont je n'avais pas eu la chance d'en manger depuis cinq ans, soit  le début de la guerre. Je ne recevais jamais aucun colis et évidemment ils partageaient très rarement leurs trésors. Quelques jours seulement avant la fin de l’année scolaire, nous apprîmes que le débarquement allié avait eu lieu en Normandie. La plupart des parents qui demeuraient près du Collège vinrent chercher leur enfant. Nous ne fûmes qu’une poignée à attendre, surtout des Parisiens, que les alliés libèrent le pays afin que les routes soient libres car, pour le moment, les avions américains n'arrêtaient pas de bombarder les voies de communication (chemins de fer et routes). Ils s’y prenaient à plusieurs fois car ils volaient très haut pour ne pas se faire descendre par la D.C.A. (défense contre avions) allemande. En vérité, ils visaient très mal et les bombes tombaient un peu partout, surtout à côté de leur objectif ! Pour passer le temp, je jouais aux échecs avec un camarade dans mon cas.

Enfin, mon Parrain arriva à bicyclette pour me ramener à la maison. Nous partîmes tous les deux, lui à pied et moi à vélo. Tous les deux ou trois kilomètres environ, celui qui avait le vélo le posait sur le bord de la route en continuant à pied et l’autre le prenait quand il le rejoignait. En ce temps-là, il n’y avait pas de voleurs. A l’école, l’instituteur inscrivait une nouvelle phrase de morale au tableau noir tous les matins, je pense que cela aidait... Mon Parrain m’apprit que nous allions non pas à Paris mais dans le département du Cher, à Léré, où ma mère se trouvait avec ma demi-sœur Geneviève qui avait sept mois et que je n'avais encore jamais vue. En passant à Blois, nous nous arrêtâmes chez le dépositaire de journaux de la ville que Jean connaissait bien par son travail comme inspecteur des ventes à Paris-Soir (devenu France-Soir par la suite).

A midi, le dépositaire nous invita à déjeuner chez lui, ce que nous acceptâmes volontiers. Il y avait du poulet. A l’époque, avec les restrictions dans l'alimentation, c’était un plat très rare et depuis cinq ans je n’en avais pas mangé souvent. J’avais très soif car nous étions au mois d’août et nous venions de faire pas mal de kilomètres sous le soleil. La femme du dépositaire, qui se trouvait à côté de moi, versait du vin blanc de Vouvray dans mon verre chaque fois qu’il était vide. C’était la première fois que je buvais du vin et je l’appréciai beaucoup ! Je n’osais pas demander de l’eau car ma mère m’avait toujours dit qu’il était très impoli de réclamer quoi que ce soit. Aussi, plus je buvais ce Vouvray plus j’avais soif et plus la femme du dépositaire me remplissait mon verre. Comme je n’avais pas l’habitude de boire du vin, il me tourna la tête. Je fus malade et je vomis, chose qui ne m’était jamais arrivé auparavant et dont je fus très honteux. Ils me couchèrent sur un divan et je m’endormis quelques heures. Ce fut ma première "cuite ". Ce fut également la dernière car cela me marqua si profondément que je sus, pour le reste de ma vie, reconnaître mes limites.

Au bout d’une semaine environ, nous arrivâmes à Léré. Je fus chargé d’aller le soir chercher à vélo du lait, des œufs et des légumes dans une ferme qui se trouvait à quelques kilomètres de la maison, un lieudit "La Madeleine ". Les fermiers étaient très gentils. Le long de la route, il y avait des noyers et fin août je ramassais des noix fraîches dont je me régalais. Un jour, ils m’envoyèrent chercher du fromage de chèvre à Sancerre avec une fille de mon âge qui connaissait l’adresse. J’aurais bien voulu que nous nous arrêtions sur le bord de la route mais je n’osais même pas le lui proposer. Je m’imaginais déjà nous coucher dans l’herbe en train de nous embrasser. Mais ma timidité m’empêchait de faire le moindre début de tentative. Nous nous parlions à peine, et je me contentais seulement d’y rêver.

Dans la journée, ma mère me chargeait de faire manger sa bouillie à Geneviève. Je devais également lui changer ses couches et la langer. J’allais aussi la promener dans une poussette et la bercer lorsqu’elle pleurait et ne voulait pas s’endormir. Ma mère avait acheté deux poules qui nous donnaient quelques œufs. Parfois, nous allions au canal de Briare qui se trouvait un peu plus loin que la ferme de "La Madeleine ". Mon parrain avait acheté deux lignes que nous avions montées sur des tiges de roseaux et nous pêchions avec des sauterelles. Les petits poissons en étaient friands et nous en attrapions pas mal. Nous nous baignions également. C’est  dans ce canal que j’ai appris à nager.

1945-1946

Lorsque Paris fut libéré, nous rentrâmes à Fontenay. Ma mère accoucha de Thérèse le 16 octobre 1945 et je pus repartir pour le Collège. J’entrais en 4ème. Les classes avaient repris depuis une quinzaine de jours déjà et  j’étais donc en retard. Je fus mis en quarantaine par mes camarades de classe, sans que j’en connaisse la raison. Je suppose que c’était à cause de ce retard ?

Dans presque toutes les compositions, j’étais premier et je finis d’ailleurs l’année scolaire avec le 1er prix d’excellence. Mes matières préférées étaient le français, les mathématiques, l’anglais, le latin. Je n’aimais pas la géographie car je ne comprenais pas quelle utilité cela pouvait avoir dans la vie. Dans ce temps-là, les voyages coûtaient assez cher et l’on ne se déplaçait pas comme maintenant. Je n'aimais pas non plus l'histoire. Aussi, pour ces matières, je copiais dans le creux de ma main les dates ou les indications qui me paraissaient importantes et susceptibles de faire l’objet de questions dans les compositions.

Au cours de cette année-là, le Château des Perrais à Parigné-le-Pôlin fut légué par héritage au diocèse du Mans qui entreprit d’en faire un nouveau Collège de prestige réservé exclusivement à des internes en remplacement de celui de Notre-Dame de Saint-Calais qui manquait de place pour ceux-ci. Nous eûmes le privilège et la joie de le visiter un jeudi. Le cadre était magnifique. Il y avait un grand parc orné de statues, un verger et un potager, tous très bien entretenus. Deux beaux sphinx en pierre se tenaient couchés de part et d’autre de l’entrée de la cour d’honneur après les douves. Il y avait une aile à droite et une aile à gauche. Un étage surplombait le tout. Il était construit sur une colline d’où l’on avait une vue superbe.

Ce château avait servi de campement à l’armée allemande et ensuite aux américains pendant un moment vers la fin de la guerre. Ces derniers avaient laissé une quantité de petits livrets édités spécialement pour eux, à la fois instructifs et récréatifs, évidemment écrits en américain. J’en emportai trois ou quatre sur les curiosités mathématiques, du MIT (Mathematics Institute of Technology).

Le Père Supérieur nous annonça que la prochaine rentrée scolaire se ferait dans ce château. Je me faisais une joie d’y poursuivre mes études car j’étais entouré de fils de famille de la haute bourgeoisie, des docteurs, des nobles, des députés, des fils d’ambassadeurs, etc. Evidemment, le prix de la pension en internat était substantiellement augmenté.

Ma mère me reprochait déjà à chaque occasion les sacrifices que mon parrain et elle-même faisaient en m’envoyant au Collège. Ils décidèrent donc que c’était trop cher pour leur bourse. Cela les aurait sans doute privés de cigarettes et des nombreuses tournées d’apéritifs qu’ils s’octroyaient !

 Prévoyant que mes capacités pourraient me permettre de suivre de très hautes études,  le Père Supérieur ainsi que le Père Econome firent des propositions de rabais importants sur le prix de pension mais ils eurent beau faire, rien ne les fit changer d’avis…

 Mon père ne fit d’ailleurs, lui-même, aucune proposition pour participer éventuellement aux frais de mes études. Ils parlèrent de me changer de Collège. Soit  me mettre au Collège Albert de Mun de Nogent-sur-Marne, soit au Collège Saint-Nicolas. Il me firent peur en me disant que ce dernier avait une réputation de forte discipline...

(A suivre – Fin du 3ème épisode)


SUITE : accès au 4ème épisode


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