L’enfant indésirable

(Auteur : Jacques Cany, tous droits réservés)
 

4ème épisode

Au travail

Je ne voulais pas être "nouveau" dans un autre Collège et subir  une nouvelle fois toutes les brimades de rigueur dans ce cas-là (genre de bizutage). Me sentant coupable à force d’entendre leurs récriminations au sujet de leurs "sacrifices", je leur proposai donc d’entrer dans le monde du travail. Ce qu’ils acceptèrent immédiatement. Mon parrain me dicta des demandes d’emploi à adresser aux Chefs du Personnel de quelques grandes Banques. La Société Générale me convoqua pour un examen d’embauche à leur siège, place Edouard VII à Paris. On était en septembre, je venais d’avoir 16 ans.

 Je fus accepté ainsi qu’un autre garçon de deux ans mon aîné qui était assis en face de moi lors de cet examen. Une quinzaine de jours plus tard, nous nous retrouvions de nouveau l’un en face de l’autre au Service de la Caisse des Titres, au premier étage de l’Agence A, rue Réaumur à Paris.

Nous étions chargés de la tenue des livres d’achats et ventes d’actions effectuées par les agents de change, courtiers et coulissiers. Nous devions nous occuper chacun des opérations de quatre agents de change. Cela consistait à écrire chaque jour le nom et le nombre des actions achetées et vendues ainsi que leur prix. Il fallait faire à la main (les calculatrices n’existaient pas encore) des multiplications, divisions, soustractions et de longues additions comprenant  jusqu’à une cinquantaine de nombres. Il fallait faire un contrôle de temps en temps afin de rechercher les erreurs éventuelles, même d’un centime. Il y avait environ neuf mois de retard dans ces opérations et nous n’arrivions jamais à le rattraper. Au contraire, ce retard augmentait plutôt chaque jour.

Etant cachés de la vue du Chef du Bureau par un pilier, nous bavardions assez souvent. Mon compagnon, Robert A., était beau gosse, plus grand que moi, très brun avec des cheveux ondulés bien brillantinés. Il avait beaucoup de succès auprès des filles. Quant à moi, mes cheveux plaqués en arrière avec et mes vieux habits défraîchis ne plaidaient guère en ma faveur.  Je plaquais mes cheveux en mouillant mon peigne avec de l’eau. J’en perdais beaucoup. Je n’avais pas de brillantine et ils étaient ternes. Nous n'avions pas de douches à cette époque et je ne devais sans doute pas les laver souvent.

Mon salaire était d’environ neuf mille francs par mois à cette époque. Chaque année, une petite augmentation était prévue comme prime d’ancienneté. Autrement, il fallait monter en grade. J’appris qu’il fallait compter au moins une vingtaine d’années avant de pouvoir espérer passer sous-chef de service...

Pour me rendre à mon travail, je prenais le train à la gare de Fontenay qui était à deux pas de la maison. Les wagons avaient un étage auquel on accédait par un escalier à chaque extrémité. On les appelait "à impériale". Les locomotives étaient à vapeur et crachaient une énorme fumée noire ainsi que des escarbilles auxquelles il fallait prendre garde à ce qu’elles n’entrent pas dans les yeux. Il n’était pas question de rester dans les escaliers… Le lundi matin, il fallait  prendre une carte à la semaine (valable pour six allers et retours), ce qui était beaucoup plus économique que des tickets séparés. Si un jour de semaine n’était pas utilisé, on pouvait s’en servir le dimanche. Le terminus du train était  la gare de la Bastille à Paris. Ensuite, je descendais dans le métro avec une autre carte à la semaine. La station la plus proche de l’agence A était "Bourse" et je sortais par la rue Notre-Dame des Victoires. Le soir, je faisais le voyage inverse.

Cela faisait bien deux semaines que je travaillais lorsqu’un soir, ayant pris mon train machinalement sur le quai habituel, je fus étonné de m’apercevoir en route qu’il ne s’arrêtait pas dans les gares auxquelles j’étais habitué... J’appris auprès d’un voyageur que c’était un train partant habituellement de la Gare de Lyon qui avait été dérouté par suite de travaux. J’étais complètement désorienté. Le temps passait et le train continuait imperturbablement son petit bonhomme de chemin (de fer). Au bout d’une quarantaine de minutes environ, il s’arrêta. Enfin ! La station s’appelait Grisy-Coubert ! Jamais entendu parler ! Pour moi, c’était au fin fond du désert. Je descendis et j’avisai un employé de la S.N.C.F. auquel je racontai ma mésaventure.

•  A quelle heure y a-t-il  un train pour retourner à Paris ?, lui demandai-je.

•  Pas avant demain matin 8 heures, me répondit-il.

Pensant à la scène que ma mère et  mon parrain allaient  me faire lorsque je rentrerai, je décidai de ne pas attendre le lendemain et d’essayer de faire de l’auto-stop. Je me plantai donc sur la route nationale en direction de Paris. Un autocar arriva auquel je fis signe. Il allait justement à Paris. Heureusement, j’avais assez d’argent pour payer mon voyage. La durée de celui-ci  me parut extrêmement long. Je bouillais d’impatience en appréhendant la réception que j’allais avoir... Arrivé à une porte de Paris, il me fallut encore prendre le métro pour aller de nouveau à la Gare de la Bastille et prendre un autre train pour Fontenay. Inutile de dire que je fis très attention cette fois aux indications en tête du quai.

La réception que j’eue était, comme je leprévoyais,  sans rapport avec celle de l’enfant prodigue de la parabole. Heureusement, ce soir-là, un couple d’invités se trouvait à la maison, un collègue de travail de mon Parrain avec son épouse, ce qui m’évita de recevoir la raclée prévue. Ils ne voulurent pas du tout croire à mon histoire, me traitèrent de menteur et m’accusèrent d’être allé à Strasbourg-Saint-Denis voir des péripatéticiennes ! N’importe quoi ! Evidemment,  je fus privé de repas et je dus aller me coucher sans manger.

Au moment de prendre congé, le collègue de mon Parrain vint me voir dans ma chambre et me donna une pièce de 5 francs en me disant de ne pas en parler.

Lorsqu'ils furent partis, ma mère arriva dans ma chambre et me réclama ce qui m'avait été donné. J'eus beau nier, rien n'y fit ! Elle fouilla mes poches, me confisqua la pièce et je reçus encore une bonne raclée en supplément.

Le 1er novembre suivant, ils m’emmenèrent au cimetière de Vincennes. Ils allaient fleurir la tombe de je ne sais qui. A la sortie, à mon immense surprise, mon Parrain me dit :

A partir de maintenant, tu es libre d’aller où tu veux, mais il faut que tu sois rentré à la maison pas plus tard que 7 heures et demie (19h.30).

Je n’en revenais pas ! Il était  3 heures de l’après-midi ! Je réfléchis rapidement sur ce que je pouvais faire... Des copains de mon âge de Fontenay m’avaient indiqué qu’ils allaient danser aux "Danseurs Parisiens ", un  bal  qui se trouvait près du  métro Cadet. Je me dépêchais donc d’y aller en espérant qu’il n’était peut-être pas trop tard. Je trouvai facilement le bal et j’y entrai. Au premier et au deuxième étage, se trouvaient deux salles immenses où l’on pouvait aller et venir à notre guise. Dans l’une, un orchestre avec accordéon, guitare et saxophone jouait des danses musette. Au-dessus, dans l’autre salle, un autre orchestre jouait des tangos, paso-dobles, rumbas, mambos, rock-and-roll, etc.

De toute façon, je ne savais pas danser. Il y avait énormément de monde, rien que des jeunes de quinze à vingt-cinq ans. Je regardais les couples qui dansaient en essayant de comprendre leur technique, mais apparemment c’était beaucoup plus difficile que d’apprendre mes leçons rien qu’en écoutant les autres les réciter ! Au bout d’une heure environ, je décidai de vaincre ma timidité et j'invitai une fille. Au bout de deux minutes, elle me dit qu’elle avait mal aux pieds et  repartit s’asseoir. Je restai planté là, au milieu de la piste, assez honteux.  Mais, il y avait tellement de monde que cela passait inaperçu. Décidé à ne pas en rester là, je repartis à la recherche d’une autre cavalière. J’essuyai pas mal de refus mais je ne me décourageai pas. Je changeai de salle suivant les rythmes que j’entendais et qui me plaisaient.

Les autres dimanches après-midis, je filais à Cadet. A force, je commençais à me débrouiller un peu mieux et il arrivait que mes cavalières ne me lâchent qu’après avoir complété une reprise entière. Il y avait trois reprises par série de danses du même rythme et je n’en perdais pas une.

Lorsque vint le printemps suivant, mes copains décidèrent d’aller danser en plein air à Joinville-le-Pont, chez Maxe. J’allais évidemment avec eux. Nous étions des assidus. Nous y allions en vélo de Fontenay et la mère Maxe, comme nous l’appelions, offrait l’entrée gratuite aux dix premiers arrivés. Nous nous amusions beaucoup, quoique certains copains, pour blaguer, lorsque je dansais avec une belle fille,  me lançaient quelques phrases du genre :

-       Alors ! Tu bandes ?

Ce qui évidemment me rendait honteux vis-à-vis de ma cavalière. Heureusement, je croyais qu’elle ne comprenait pas ce qu’ils voulaient dire. Par la suite, je préférais aller danser sans eux. Je trouvais que j’avais beaucoup plus de réussites seul que lorsque j’étais avec eux qui n’avaient pas eu la "chance", comme moi, d’avoir une bonne éducation chez les Jésuites.

Un jour, je fis la connaissance d’une fille de seize ans, Janine, dont je tombai fou amoureux. Elle habitait à Nogent-sur-Marne et nous nous donnâmes plusieurs fois rendez-vous dans le Bois de Vincennes. Elle venait avec le prétexte de promener sa petite sœur dans son landau. Nous flirtions gentiment sur l’herbe mais elle ne voulut jamais aller plus loin que le baiser sur la bouche malgré mes pressions. Nous allions tous les dimanches à Saint-Maur au bal "Chez Grosnier ". L’orchestre était très bon. Nous nous entendions très bien pour danser. Cela dura tout de même six mois pendant lesquels  j'avais l'espoir qu'elle finirait par céder mais rien n'y fit et je finis quand même par abandonner pour en chercher une autre peut-être moins prude.

Je revis Janine par hasard une quinzaine d’années plus tard. Elle tenait un stand dans un grand magasin. Nous nous racontâmes le cours de notre vie depuis notre séparation. Elle était mariée. Elle accepta un rendez-vous un soir après son travail et nous allâmes dans un hôtel. J’étais tellement excité de pouvoir enfin satisfaire mon envie d’elle que j’avais depuis ces années de séparation que non seulement je ne pus avoir la patience de faire les préliminaires indispensables mais que j’eus une éjaculation précoce qui me força à me retirer, le seul moyen à l’époque pour éviter une grossesse éventuelle non désirée. Nous ne dispositions que d’une heure devant nous et nous n'avions pas le temps de recommencer… Aussi je suis certain qu'elle n'avait pas été satisfaite et il n'y eut pas de nouveau rendez-vous !

Un lundi, j’étais au balcon de la salle à manger. Un copain avec lequel je sortais d’habitude passait dans la rue et, m’avisant, il me cria :

- Où es-tu allé hier ?

- Au Chalet du Lac ! lui répondis-je.

Il poursuivit :

- T’as emballé ?

A ce moment-là, mon Parrain arriva derrière moi et me lança une gifle aussi forte qu’inattendue. Il me dit "on n’emballe que les paquets ". Je n’ai toujours pas compris la raison pour laquelle je reçus une gifle alors que ce n’était pas moi qui avait prononcé le mot supposé interdit ! Lorsque je regarde actuellement la télévision ou que j’écoute la radio, je m’imagine quelle tête il ferait et ce qu’il pourrait dire s'il était encore de ce monde…

Un dimanche après-midi, il y eut une matinée dansante à la Mairie de Vincennes. J’y rencontrai Marie-Claire  P. qui me dit travailler à Fontenay dans l’institution religieuse où  ma demi-sœur Geneviève était élève. Elle avait  deux ans de plus que moi, c’est-à-dire dix-neuf ans et  était assez bien roulée, quoique la poitrine un peu plate. Elle était originaire d’Excideuil, près de Périgueux. Je ne me rappelle plus pour quelle raison je disais qu’elle venait de  Périgueux-les-patates. Elle habitait Vincennes avec une copine. Cette dernière avait un petit ami avec lequel elle allait se promener le soir au Bois de Vincennes. Marie-Claire me demanda si  je voulais l’accompagner pour y aller ensemble. Je croyais qu’il s’agissait d’une simple promenade mais je constatai que sa copine et son petit ami avaient trouvé une cachette derrière des buissons et y passaient de joyeux moments.

Nous trouvâmes également un petit coin tranquille,  je mis mon imperméable par terre pour ne pas qu’elle salisse sa robe et nous nous allongeâmes dessus.  C’était  ma première expérience sexuelle. Au collège, nous n’avions pas eu malheureusement de cours d’éducation sexuelle. Aussi, comme un novice, je ne perdis pas beaucoup de temps en préliminaires et j’allais droit au but.

Par la suite,  nous sommes allés souvent au Bois le soir. Je me munissais de "capotes anglaises" à la demande de Marie-Claire car elle craignait de devenir enceinte. En ce temps-là, il n’y avait pas le sida mais pas de pilules contraceptives non plus ! Je me rappelle les précautions que je prenais pour acheter ces préservatifs à la pharmacie. J’attendais dehors que le pharmacien soit libre pour ne pas avoir à les demander à la pharmacienne. J’ai fréquenté Marie-Claire jusqu’à mon départ au Service militaire. Elle était très amoureuse de moi et  elle m’écrivit tous les jours durant mon Service.

Je devais verser intégralement chaque mois mon salaire à ma  mère et elle me donnait chaque semaine juste de quoi acheter mes cartes de train et de métro et un tube de dentifrice, disait-elle.

J’économisais la carte de train en allant à pied directement au métro Château de Vincennes et, ainsi, je pouvais me payer un paquet de cigarettes "Naja" . Elles étaient faites avec du tabac blond et avaient un goût de miel que j’appréciais particulièrement. J’en fumais une chaque matin avec délices en faisant mon trajet habituel de vingt minutes par le bois de Vincennes.

Au bureau, c’était le train-train. Un après-midi, l’huissier de la porte d’entrée du Personnel téléphona au chef  de Service pour dire que quelqu’un demandait mon collègue Robert. Celui-ci descendit et resta absent une dizaine de minutes, ce qui était le maximum autorisé pour s’absenter. Lorsqu’il revint, il me dit :

- c’était un de mes copains qui m’a annoncé qu’il vient d’être licencié de la Boîte où il travaillait.

- de quelle Boîte s’agit-il et quelle sorte de travail il y faisait ? lui demandai-je.

- je crois que cela avait un rapport avec la télégraphie. Cette boîte se trouve rue de Richelieu à droite en descendant vers le Palais-Royal.

Le travail que je faisais à la Société Générale était assez monotone et j’avais envie de changer. Je pensai :

puisqu’ils l’ont licencié, peut-être y a-t-il une place de libre pour moi ?"

La rue de Richelieu était tout près de la Banque et,  en sortant  à la fin de mon travail, je décidai d’aller voir le Chef du Personnel de cette boîte et de lui poser la question. Je lus l’enseigne au-dessus de la porte : "Eastern Telegraph Co". J’entrai. Un homme se tenait derrière un guichet. Il me dit de monter au premier étage. Le Chef du Personnel  me reçut gentiment et me donna les explications suivantes :

"Nous recrutons chaque année une douzaine de jeunes de moins de dix-huit ans pour leur faire effectuer un stage d’apprentissage permettant de devenir opérateur télégraphiste. Chaque mois, un examen est organisé pour éliminer ceux qui ne peuvent pas suivre et ne sont donc pas aptes. Au bout d’un an, ceux qui passent avec succès l’examen final sont embauchés comme opérateurs stagiaires. Le salaire mensuel pendant l’apprentissage est de 63,50 francs. Mais si vous allez jusqu’au bout et que vous  réussissez l’examen final votre salaire passera à 100 francs. Un an plus tard, vous serez opérateur télégraphiste titulaire et vous toucherez dorénavant 135 francs. Par la suite, vous aurez droit à une augmentation annuelle de 3%. Si vous êtes intéressé, je vous convoquerai pour la prochaine session ? ".

Je donnai mon accord avec joie. Je lui demandai d’envoyer cette convocation à mon travail car je craignais les réactions toujours imprévisibles de ma mère qui aurait pu la déchirer sans me la montrer. J’avais toujours été attiré par les sciences physiques. J’avais lu avec grand intérêt  l’histoire des inventions d’Edison et Branly. Avec mon cousin Robert, nous avions même essayé d’installer un fil électrique alimenté par une pile entre les fenêtres de nos deux pavillons pour correspondre en Morse. Mais ce fut sans trop grand résultat, par manque de matériel adéquat,

Six mois passèrent. Nous étions en  février 1947. Je n’y pensais plus lorsque je reçus une lettre de l’Eastern qui me convoquait pour un examen d’entrée un vendredi après-midi. Il était précisé que cet examen comprenait une épreuve d’orthographe, une de calcul et une autre de géographie. Celle-ci consistait à indiquer le pays dans lequel étaient situées 4O villes du monde citées au hasard. Pour réussir cet examen, il fallait en donner au moins la moitié !

Je fis une demande par la voie hiérarchique pour obtenir une autorisation d’absence pour cet après-midi-là. On m’en demanda la raison. Je dis la vérité. On me la refusa. Prévoyant inconsciemment que cet examen était la clé de mon avenir, je décidai d’y aller quand même, quitte à être éventuellement licencié.

(Fin du 4ème épisode)

(à suivre)



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