L’enfant indésirable

(Auteur : Jacques Cany, tous droits réservés)
 

5ème épisode


Au métro Richelieu-Drouot, j’avais repéré une planisphère lumineuse mentionnant les fuseaux horaires. L’examen était à 15 heures. En classe,  je ne m’étais jamais intéressé à la géographie car je n’en voyais pas l’utilité, aussi je ne connaissais l’emplacement d’aucune ville. Je  me plantai devant cette planisphère à partir de 13 heures et me mis à étudier toutes les villes qui s’y trouvaient avec leurs pays correspondants. J'eus l'intuition que les villes qui seraient demandées ne seraient que des capitales et qu’elles étaient forcément inscrites  sur cette planisphère.

Je fus reçu haut la main à cet examen. Le 1er mars, je commençai mon apprentissage. Nous étions donc douze dans une salle spécialement équipée à cet effet. Le chef du Personnel faisait office de professeur et nous apprenait à taper à la machine à écrire avec un cache sur le clavier. Nous disposions chacun d’une machine à écrire anglaise de marque "Royal" avec un clavier anglais (QWERTY) évidemment. Il fallait taper des pages de combinaisons aléatoires de cinq lettres sans aucune signification qu'on appelait "code". Nous avions également des cours sur la réglementation télégraphique internationale de Genève, sur la façon de compter  les mots dans les télégrammes et de calculer la taxe de ces derniers, sur les procédures à suivre dans les transmissions de ceux-ci, etc. Il y avait un manipulateur de télégraphie en code Morse et un "recorder", sorte d’appareil  muni d’une petite tige creuse dont une extrémité trempait dans l’encre et  dont  l’autre était appliquée sur un ruban de papier entraîné en permanence. La tige se déplaçait vers le haut du ruban de papier pour indiquer les points et vers le bas pour les traits. On apprenait à lire couramment cette bande.

A la fin de chaque semaine, il y avait un examen de contrôle et je faisais de mon mieux pour ne pas être éliminé.

A la fin du premier mois, je ramenai mon nouveau salaire à ma mère. Quelle ne fut pas sa surprise et son indignation en voyant qu’il était fortement diminué par rapport à ce qu’elle avait l'habitude d'avoir !

- Qu’est-ce que c’est que çà ?, hurla-t-elle.

Je lui expliquai que j’avais saisi une opportunité pour apprendre un métier d’avenir plus rémunérateur et qui me plaisait davantage. Je lui dis qu’au bout d’un an, mon salaire serait supérieur à celui que je toucherais en restant à la Générale. Rien n’y fit. A qui as-tu demandé la permission pour changer d’employeur ? Elle me traita encore de tous les noms injurieux de son répertoire : vaurien, salle gosse, effronté, petit saligaud, raté, cul-terreux, bon à rien, feignant, ignare… J’en oublie !

Finalement, elle me dit :

- Puisque c'est comme ça, à partir d’aujourd’hui, tu garderas ta petite paie et tu te débrouilleras tout seul pour subvenir à tes besoins. Tu iras manger où tu voudras. Je t’interdis même d'utiliser le gaz."

Il me parut vite indispensable d’établir un budget afin de pouvoir faire face à ma nouvelle indépendance. J’achetais un "Omo-ring book', petit agenda à anneaux, rechargeable chaque année et j’y inscrivis journellement toutes mes dépenses (comme j’avais vu faire mon grand-père). Chaque jour, je me nourrissais d’un litre de lait et d’une demi-livre de viande hachée avec laquelle je me faisais faire par le boucher deux sandwiches (un pour chaque repas) qu’il assaisonnait lui-même dans la baguette de pain que je lui tendais.

Le plus dur, c’était pour le petit déjeuner. Je n’avais  donc  même pas le droit de faire chauffer une tasse de café au lait. Je m’en passais donc.

Le dimanche midi, je me payais quand même un petit extra et  j’entrais au "Cardinal", une brasserie à l’angle de la rue de Richelieu et du boulevard des Italiens. Je commandais au comptoir une bière avec une "Frites-saucisses de Francfort". Je trouvais cela délicieux. C’était mon festin du dimanche !

Par la suite, je découvris deux restaurants pas chers, l’un "Chez Julien", faubourg Saint-Denis, l’autre devant le métro Strasbourg-Saint-Denis, à côté d’un cinéma où ils passaient des films érotiques (Le porno était interdit à cette époque-là). Ce dernier restaurant avait un nom chinois dont je ne me souviens plus. Il fallait monter un étage par un petit escalier en colimaçon. Ils étaient tous deux fréquentés surtout par des personnes âgées qui, n’ayant que très peu d’argent, se contentaient souvent d’une soupe. Je pense qu’ils ne devaient même pas avoir de retraite. Et les "restos du cœur" n’existaient pas encore. Quant à moi,  mes faibles ressources me permettaient malgré tout de prendre un menu complet pas très onéreux malgré tout, hors-d’œuvre, en général maquereau à l’huile ou œuf mayonnaise, plat garni et dessert avec une carafe d'eau.

Trois mois s’écoulèrent ainsi. Je n’avais pas grand chose comme habillement et guère d’argent pour y pallier.  Déjà au Collège, les professeurs avaient remarqué que la plupart de mes vêtements étaient très usagés et j’avais été appelé un jour à la lingerie pour que la sœur lingère me donne des vêtements convenables que les autres élèves ne mettaient plus. Tout ce que j’avais était usé et ma mère ne m’avait rien acheté depuis que je travaillais. En économisant sur la nourriture, je réussis à m’acheter deux chemises neuves.

Ma mère me dit un jour :

- Quand est-ce que tu vas t’engager dans l’armée ? Si tu n’y vas pas, c’est  moi-même qui vais te conduire à la gendarmerie !

A l’écoute de ces paroles, je restai sidéré. Comment une mère pouvait-elle ainsi haïr son fils ? Avait-elle envie que je me fasse tuer aux cours d’opérations militaires ? L’idée de m’engager dans l’armée ne m’avait jamais effleuré l’esprit. D’ailleurs, je ne savais même pas que c’était à la gendarmerie qu’il fallait aller pour cela !...

On était fin juin. L’un de mes camarades qui avait réussi l'examen final à la même session d’apprentissage que moi et à qui j’avais confié mes problèmes me dit :pan>

- J’ai un copain étudiant qui loue une chambre pas très cher chez une petite vieille, rue Gabriel  Laumain, au métro Bonne-Nouvelle. Comme il doit partir en vacances scolaires à compter du 1er juillet, il cherche quelqu’un pour le remplacer et payer le loyer durant ces trois mois  mais il faudra lui rendre la chambre sans faute à la rentrée d’octobre. Est-ce que çà t’intéresse ?"

C’était près du Rex, le grand cinéma des boulevards. Donc pas très loin de l’Eastern à pied… Trois mois, cela me permettrait sûrement de trouver un autre logement lorsqu’il rentrerait. Aussi, il ne me fallut pas longtemps pour saisir l’occasion au vol et répondre affirmativement. En effet,  pendant  ce temps-là, j’économiserais le prix de la carte de métro et, restant à Paris,  je n’aurais pas à me farcir la trotte pour aller et venir de Fontenay juste pour y dormir.

Après avoir fait la connaissance de son copain, celui-ci  m’emmena chez la personne âgée qui lui sous-louait une petite chambre faisant partie de son appartement de trois pièces, au sixième étage. Avec la crise du logement, cela se faisait assez souvent. Cela permettait à des gens âgés, la plupart du temps des veuves, qui avaient du mal à joindre les deux bouts, de pouvoir mettre du beurre dans les épinards, comme on dit. Celle-ci donna son accord à notre petit arrangement.  J’achetai donc une petite valise en carton de couleur marron renforcée aux huit coins que j’ai d’ailleurs conservée et qui me sert maintenant à ranger mon vieux projecteur de cinéma 8mm  et je partis pour Fontenay pour une dernière fois. J’ai appris par la suite que la chanteuse "de Souza" avait acheté une valise identique. En chemin, je jubilais à l’idée d’être enfin complètement  libéré des engueulades de ma mère.

Je souhaitais effectuer mon petit déménagement en douce sans avoir à donner d’explications de peur de m’attirer encore des réflexions désagréables mais, arrivé à une trentaine de mètres de la maison, j’aperçus ma mère au balcon sur rue du salon, qui était la pièce qui m'était dévolue. Elle me voyait arriver (malheureusement avec ma valise).

Je montai les deux étages de l’escalier en me demandant ce qu’elle allait pouvoir encore inventer pour me faire des tracasseries. Je ne tardai pas à le savoir.

Une fois entré dans le salon qui me servait de chambre, je posai ma valise sur  le lit et j’y plaçais les quelques vêtements que j’avais pu m’acheter en faisant des économies sur ma nourriture durant les trois mois précédents, c’est-à-dire deux paires de chaussettes, une paire de maillots de corps, de slips et de chemises. A ce moment-là, elle fit irruption et  me demanda d’une voix soupçonneuse  et  méchante :

- Qu’est-ce que tu fais ?

- Eh bien, tu le vois, je m’en vais ! Comme cela, tu seras débarrassée !

- Bon, auparavant tu dois me payer ton  loyer, soit trois mois à 2.000 francs, çà fait 6.000 francs !

Je crois que je m’attendais à tout sauf à çà ! Comment une mère peut-elle demander un loyer à son propre fils ? Je n’avais jamais entendu parler ni lu dans un livre que cela pouvait exister. Je marquai un temps d’arrêt. Une pensée me vint immédiatement à l’esprit : si je lui donne ces 6.000 francs, je garderai ce souvenir en mémoire toute ma vie et je ne pourrai jamais lui pardonner. En ne les lui donnant pas, je pourrai sans doute oublier cette scène,  il ne faut donc pas que je les lui donne ! Je lui répondis :

- Je regrette mais je n’ai pas cette somme sur moi (ce qui était d’ailleurs vrai).

Elle ouvrit alors ma valise et en retira mon bien le plus précieux, mes deux chemises neuves,

- Cela fera le compte, dit-elle.

Je ne répondis pas. Je refermai ma valise et  en  moi-même je me demandai  :"qu’est-ce qu’elle pourra bien faire de mes chemises taille 37 alors que mon beau-père fait du 41 ?"

Je me consolai de la perte de mes chemises car j’estimai que ma liberté valait beaucoup plus que cela. Je m’en tirai donc à bon compte.

J’étais très content de la chambre. Je payais 2.000 francs par mois. Ma vieille logeuse était très gentille, ce qui me changeait de ma mère. De temps en  temps, elle faisait une crème ou un gâteau et m’en réservait toujours une part. Dès que j’avais une après-midi de libre, je recherchais activement un autre domicile pour le jour où je devrais rendre cette chambre à son locataire habituel. Je questionnais tous les hôtels et maisons meublées sur mon chemin en faisant des cercles de plus en plus grands autour de la rue de Richelieu, là où je travaillais. Je recherchais évidemment une chambre payable au mois. Chaque fois, on me répondait qu’il n’y avait rien de libre, sauf à la journée évidemment hors de prix.

Quelqu’un m’ayant dit que je trouverais peut-être quelque chose en allant dans le vingtième arrondissement, je finis par trouver enfin une chambre libre dans un hôtel au 26 rue de Ménilmontant. La chambre était petite et se trouvait au 1er étage avec vue sur la rue. Mais elle n’était pas très chère et me convenait parfaitement. Je rendis donc sa chambre à l’étudiant qui m’en avait fait profiter.

Je faisais toujours les trois x huit, c'est-à-dire huit heures d'affilée mais soit de 7h à 15h, ensuite de 23h. à 7h, ensuite libre le reste de la journée ainsi que la journée suivante. Lorsque je n’étais pas de service, je ne m’ennuyais pas. Ma chambre était au premier étage et j’avais la vue sur la rue. Je passais souvent mon temps à regarder par la fenêtre. C’était une rue très agréable et mouvementée avec beaucoup d’animation. Il y avait des marchands ambulants, des petites voitures de quatre-saisons,  des vélos et des piétons et énormément de commerçants alentour. C’était un vrai spectacle que je ne me lassais pas de regarder dans la journée après m’être reposé.

Je me mis à la recherche d’un autre emploi car je ne gagnais pas suffisamment pour pouvoir m’acheter un costume.  Je me présentai dans un magasin qui vendait des machines à écrire, "Mécanic Dactyl", rue d’Amboise, perpendiculaire à la rue de Richelieu.  Ils m’acceptèrent comme représentant. Je devais proposer du papier carbone "Korès", du papier pour machines à écrire ainsi que des crayons. Egalement des machines à écrire Olivetti si je pouvais. Une fois, on m’en commanda une mais le patron me dit :

- Je n’en ai plus de disponible actuellement car il faut que j’attende une licence d’importation…

Les commissions sur le peu de commandes que j’obtenais n’étaient pas très rentables comparées au temps passé et j’envisageai de démissionner lorsque le patron reçut une lettre de l’URSSAF (Union de Recouvrement des cotisations de Sécurité Sociale et d’Allocations Familiales) l’avertissant qu’un contrôle aurait lieu le mois suivant. Il me demanda alors si je pouvais aider sa secrétaire à mettre à jour son livre de paie. Il avait un retard d’au moins quatre ans… Il me proposa de me payer un salaire compte tenu des heures que je travaillerais. J’acceptai. Ce travail consistait à établir les feuilles de paie du vendeur et du représentant qui n’avaient jamais été faites sur le livre de salaires en calculant les cotisations sociales correspondantes. Je m’aperçus alors que le représentant habituel touchait des commissions pour des machines à écrire qu’il vendait et que c’était lui qui avait profité de la commission sur la  commande que j’avais obtenue de la machine.

Nous mîmes donc cette comptabilité à jour. Cela nous prit environ une quinzaine de jours. Quand nous eûmes terminé, le patron, monsieur F., m’invita à prendre l’apéritif dans un établissement à lumière tamisée, qu'on appellait "bar américain". Il insista pour que j’aille visiter son appartement. Il me montra des estampes chinoises et me proposa de passer la nuit chez lui. Sur le moment, je n’y vis aucun mal mais je m’aperçus ensuite qu’il avait des idées homosexuelles et je lui fis comprendre que ce n’était pas du tout mon cas. Il n'insista pas. Le lendemain, je lui remis ma démission et il me donna mon salaire ainsi qu’un certificat de travail.

Ma grande Mémé, ancienne teinturière à Rosny à la retraite, continuait à prendre des vêtements à nettoyer auprès des personnes avec qui elle faisait connaissance, au cours de ses voyages dans le métro ou dans les autobus. Lui ayant demandé si elle pourrait me trouver un autre travail complémentaire, elle me présenta au mari d’une de ses clientes qui habitait rue de la Chine, dans le vingtième arrondissement. Celui-ci était comptable agréé. Il avait un grand appartement dans lequel il avait installé ses bureaux. Il me proposa de travailler chez lui dans la comptabilité et de me  payer à l'heure suivant l'horaire qui me conviendrait. Cela me convenait à merveille puisque j’avais du temps libre dans la journée. Le patron et sa femme étaient israélites et très gentils, ce qui n’est pas du tout incompatible. Ils avaient deux petites filles.

Un jour, celle de huit ans revint de l'école avec une demi-heure de retard. Elle avait été emmenée dans les caves de l’immeuble par un inconnu qui l’avait violée. Cela fit grand bruit dans le voisinage.

Le comptable avait une très bonne clientèle dans le Sentier parmi les confectionneurs. Pendant la guerre, il avait aidé à sauver beaucoup de ses coreligionnaires en leur obtenant des faux papiers et il était donc très estimé parmi la communauté israélite.

Il avait deux employés principaux, un homme et une femme, qui visitaient les clients, ramenaient leurs factures d’achats ainsi que leurs tickets de caisse et  faisaient la comptabilité au Bureau. Il y avait aussi une jeune fille israélite d'environ 17 ans qui se prénommait Ida. Un jour que nous étions seuls, j'essayai de l'embrasser mais elle refusa…

Mon travail consistait à établir les feuilles de paie des employés de ses clients et de tenir leurs livres de paie, ce que je savais  déjà faire. De plus, j’appris à tenir les livres d’achats, de Banque et de Caisse.

Le samedi après-midi ou le dimanche lorsque j'étais libre, j’allais danser quelquefois à l’hôtel Claridge aux Champs-Élysées ou à l’hôtel Continental, Place du Palais Royal. On y entrait par la rue Rouget-de-L'Isle qui se trouvait derrière. Un jour de juillet, je fis la connaissance d’une femme de vingt-huit ans, de dix ans mon aînée, secrétaire du Directeur d’une marque renommée de Champagne.

Elle me donna rendez-vous un soir dans son Bureau. Elle sortit une demi-bouteille de Champagne du réfrigérateur et, après l’avoir bue, nous fîmes l’amour dans un fauteuil et continuâmes ensuite par terre sur la moquette. C’était nouveau pour moi. Je pensais que l'on devait obligatoirement faire l'amour dans un lit et je me figurais être le premier au monde à initier cette façon ! Par la suite, nous nous revîmes plusieurs fois chez elle. Elle était divorcée. Début août, elle me signifia gentiment qu’elle ne pouvait continuer notre relation car son fils de dix ans (dont elle ne m’avait pas parlé) revenait de colonie de vacances. J’acceptai cette rupture avec regret car nous nous entendions très bien ensemble.

Fin du 5ème épisode. (A suivre)



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