L’enfant indésirable

(Auteur : Jacques Cany, tous droits réservés)
 

7ème épisode


Le lendemain matin, les flics nous emmenèrent à Versailles, au siège du Tribunal. On nous avait mis des menottes aux mains devant et nous prîmes le train à l’heure de la plus grande affluence… à la vue de tout le monde ! Heureusement je ne connaissais personne à la Gare Saint-Lazare où nous changeâmes de quai dans la foule et  prîmes le train pour Versailles. De temps en temps, nous croisions un officier et je ne manquais pas de faire tête droite ou gauche afin de le saluer. Evidemment, je le faisais plutôt  par dérision, tout en espérant qu’il me libèrerait peut-être de la police. Nous arrivâmes à Versailles où je fus photographié de face et de profil comme un vulgaire criminel. On me prit également les empreintes digitales des dix doigts. Ensuite, on me fit entrer dans un Bureau. J’appris par la suite que c’était celui d’un certain Lévy, Juge d’Instruction. Il me fit confirmer mon identité  et me tendit une feuille en disant :

"Signez là !"

Je pris la feuille et entrepris de la lire. Je lus au début de la page à la suite de mon nom la mention"inculpé de tentative de vol qualifié". J’hésitais car je ne comprenais pas comment je pouvais être inculpé sans n’avoir rien fait.  Je croyais alors qu’ "inculpé" signifiait "accusé" et je pensai que si je signai, cela voudrait dire que je reconnaissais avoir tenté de voler (quoi ? je ne sais pas, car on ne m’avait encore donné aucune explication). Un homme, qui se trouvait dans le Bureau derrière moi et que je n’avais pas remarqué, dit alors, sans se présenter :

"Vous n’êtes pas obligé de signer ! "

Je respirai de nouveau. (J’ai pensé par la suite que c’était peut-être un avocat commis d’office.)

"Alors, je ne signe pas", dis-je en rendant la feuille.

Le Juge me dit alors :

"Bien, vous pouvez partir !"

Je pensais qu’un homme faisant partie de la Justice ne pouvait pas être tout à fait mauvais. Je tentai :

"Quelqu’un peut-il me ramener à la Caserne à Pontoise ?".

"Non, vous devez rentrer par vos propres moyens !"

"Pourriez-vous, s’il vous plait, me faire au moins une attestation car les agents m’ont sorti de la caserne sans que j’aie de permission et je risque d’avoir une punition en rentrant !"

"Monsieur, vous refusez de signer ce que je vous demande et vous voulez que je vous fasse une attestation ?"

Il baragouina quelques mots supplémentaires (peut-être en hébreu ?) et je compris qu’il voulait me faire comprendre : "Oeil pour oeil, dent pour dent" !… (C'est une devise des Juifs de l'ancien Testament, mais réfutée par les Chrétiens). Un genre de chantage, quoi ! Je partis donc avec une très mauvaise impression de la Justice, qui se confirma malheureusement plusieurs fois au cours de ma vie.

Je sortis du Bureau du Juge, tout étonné malgré tout d’être libre. Je regardai ma montre : il était onze heures. Je me demandai si je pourrai être rentré pour le déjeuner ? Heureusement, la gare n’était pas très éloignée. Je pris le train pour Paris Saint-Lazare, le métro pour la gare du Nord, et de nouveau le train pour Pontoise. J’arrivai après le repas. J’allai directement à mon Bureau. Personne ne me dit rien. Je pensai que tout le monde était au courant de ma mésaventure…! Je m’installai donc devant ma machine à écrire et entrepris d’écrire immédiatement mon histoire sans rien oublier afin de la faire parvenir au Capitaine et au Commandant. Je n’eus aucun reproche, ni convocation quelconque par la suite.

J’eus l’occasion de lire alors le journal "Parisien libéré" du mardi et je pus connaître enfin la version de la Police : "lorsque le chauffeur descendit de la voiture (pour aller soi-disant  satisfaire un besoin pressant), il se dirigea vers l’arrière de la voiture, s’approcha du camion laitier  stationné un peu plus loin et dit au chauffeur en le menaçant par le geste d’une main dans sa poche imitant un revolver : "La bourse ou la vie !"

C’était évidemment une plaisanterie mais le Chauffeur prit cette menace très au sérieux et démarra alors en trombe. Il prévint ses collègues par radio et  alla porter plainte au Commissariat. C’est pourquoi le chauffeur du deuxième camion laitier, n’écoutant que son courage, nous bloqua la route par la suite et descendit avec une manivelle,  croyant avoir affaire à une bande de gangsters armés. Le titre de l’article était ronflant : "Le gang des camions laitiers de Sartrouville". "Deux camions laitiers attaqués la même nuit", etc. J’eus même droit,  lors de mon arrestation, trois jours après, à un entrefilet supplémentaire : L’un des gangsters  de Sartrouville a été arrêté. Il s’agit du caporal Jacques Cany, du 1er  R.M.T. caserné à Pontoise."

La nouvelle se répandit vite parmi les voisins de mes grands-parents de Choisy, et ils l’apprirent ainsi que mon oncle et ma tante. Ceux-ci ne manquèrent pas de rajouter les appréciations d’usage en ce cas : "ce n’est pas étonnant qu’il ait mal tourné !", "Il cachait bien son jeu !", etc. mais tout le monde fut bien étonné lorsque quinze jours plus tard, j’arrivais en permission, en tenue militaire… et libre ! Je leur racontai mon histoire et tout rentra dans l’ordre.

Deux ou trois semaines plus tard, le jour de l’avancement arriva et quelques-uns de mes camarades du peloton furent promus caporaux-chefs. Mais moi, je restai caporal. Je fus un peu déçu mais je trouvais cela normal malgré tout, tant que mon affaire n’avait pas été jugée... A la promotion suivante, je passai sergent directement avec les autres caporaux-chefs. Entre temps, j’avais été convoqué au Tribunal pour une confrontation générale des protagonistes de cette affaire et un non-lieu général fut prononcé. Malgré tout, le représentant de "Monsavon" avait passé un mois en prison préventive et, à cette occasion, perdu son emploi... Il était marié et avait deux enfants. Je me dis que pour une blague, il l’avait payée bien cher ! Dans les journaux et hebdomadaires, aucun article mentionnant ce non-lieu ne parut qui aurait pu réhabiliter les personnes dont les noms avaient été calomnieusement cités : Cela ne représentait sans doute aucun intérêt pour les lecteurs...

Le temps passait, nous faisions quelques sorties avec deux half-tracks et une Jeep pour des essais de transmissions radio en phonie. Une fois, il nous arriva de renverser un mur, le chauffeur ayant pris un virage trop vite. Heureusement, personne ne fut blessé.  Nous nous étions retrouvés dans le jardin du propriétaire...  et le chauffeur attrapa quinze dont huit, c’est-à-dire quinze jours de prison dont huit de cellule...

Pendant mon service militaire, j’eus deux fois une permission de détente de quinze jours et, ne sachant où aller ni quoi faire, je demandai au Capitaine si je pouvais occuper celles-ci à travailler chez mon employeur habituel. J’obtins cette faveur à la condition de revêtir obligatoirement la tenue civile. Ce que je fis et le Chef du Personnel de l’Eastern accepta de m’employer. Ce qui me permit d’avoir un peu d’argent de poche. Mon père me donnait dix francs à l’époque une fois par mois. C’était à peine le coût de deux entrées au bal.

Un jour nous partîmes en manœuvres à Mailly-le-Camp. Je fus nommé chef de détachement, faisant office de sous-lieutenant. Ces manœuvres durèrent une dizaine de jours. Nous avions des chars, des half-tracks et des Jeep. Nous étions dans le camp des bleus contre celui des rouges. Le but était de conquérir une position tenue par les rouges. Il fallait passer dans un bois où nous eûmes quelques brins d’antennes cassés.

Une fois, une note de service émanant du Commandant du Bataillon, le Capitaine F., invita tous les appelés du contingent qui le désiraient à suivre le stage de conduite d’une durée de quinze jours. Je m’inscrivis, heureux de pouvoir ainsi obtenir mon permis de conduire et me changer de la routine quotidienne. Je fus affecté provisoirement à la C.I. (Compagnie d’Instruction) qui formait également tous les engagés volontaires avant de les envoyer combattre en Indochine).

Durant ce stage, ayant déposé, comme j’en avais l’habitude, une demande de permission de 24 heures au Capitaine du C.I., je partis un samedi en perm. Malheureusement, ce week-end là, mon Capitaine fut de "de semaine", c'est-à-dire de service. Il passa donc dans les chambres vérifier que tous ceux qui n’avaient pas de permission s’y trouvaient bien. Comme il n’était pas très content que je l’aie lâché pendant deux semaines, sans son accord personnel, il me porta absent et j’eus droit à huit jours d’arrêt. Comme je trouvai cette permission injuste, je demandai le rapport du Capitaine du C.I. mais celui-ci me dit qu’il n’était pas de son ressort d’annuler cette sanction. Celle-ci consistait en la privation de sortir au moment du quartier libre, à partir de 17 heures, et évidemment de ne pas avoir de permission le week-end suivant. J’exécutai donc ma punition mais je ne regrettai pas d’avoir suivi ce stage car j’obtins évidemment mes deux permis, V.L. et poids lourd.

1952

Le frère de mon grand-père de Choisy, Henri,  ainsi que son épouse Mathilde tenaient un grand café dont ils étaient propriétaires juste en face de la gare d’Ermont-Halte. Lorsque j’étais en pension chez mes grands-parents, je me souvenais y être allé quelquefois avec eux. Cette gare se trouvait justement, comme par hasard,  sur le parcours du train Pontoise-Paris. Pendant tout le temps passé à Pontoise, je n’avais pas osé aller les voir, de peur de les déranger et qu’ils craignent que, étant si près d’eux, je prenne l’habitude d’y aller souvent. Il me restait un mois environ pour finir mon Service militaire et je me dis que je pouvais quand même leur faire au moins une  visite. Je leur envoyai un petit mot pour leur dire que j’irai le dimanche suivant pour déjeuner si cela ne les dérangeait pas.

Ayant obtenu leur accord, j’y allai donc le dimanche suivant. Ils parurent contents de me voir tout en étant peut-être jaloux que j’aie été affecté si près de chez eux alors que leur propre fils, Jean, cousin germain de mon père mais né quinze jours après moi et donc de la même classe, était à Konstanz en Allemagne. Ils me racontèrent qu’ils lui envoyaient des colis pleins de bonnes choses chaque semaine ainsi que de l’argent pour ses loisirs. Ils me demandèrent des nouvelles de la famille, de mon grand-père et de ma grand-mère de Choisy, de mon père, de ma mère, etc. Le repas rapidement terminé, je pris congé car ils devaient reprendre le travail au café. Je crois qu’ils ne devaient même pas avoir un seul jour de fermeture... Je partais lorsque ma tante Mathilde me rappela et, ouvrant son tiroir-caisse, en tira quelques petites pièces et me les donna en s’excusant de ne pas m’en donner davantage, n’ayant pas plus de monnaie dit-elle... Il y avait environ six francs. Tout juste un peu plus que le prix d’une entrée de bal à 5 francs... Je la remerciai chaleureusement, en pensant "Quelle radine, elle aurait pu me donner au moins un billet si elle n’avait pas de monnaie... !" Ce ne sont pas les gens les plus riches qui sont les plus généreux, au contraire.

Bientôt arriva le Père Cent (cent jours avant la "quille", c’est-à-dire la libération). A cette occasion, il est de coutume de faire des blagues aux heureux bénéficiaires de cette libération. Je ne dérogeai pas à cette règle et, durant la nuit, une dizaine de membres de la Compagnie, des engagés pour la plupart, vinrent me réveiller. Je me débattis mais succombai sous le nombre; ils me tenaient par les mains et les pieds et je ne pus les empêcher de passer ma verge au dentifrice. Pendant que je me débattais, l’un de mes "tortionnaires", je ne sais pour quelle raison, me traita de "voleur". C’était l’un de ma promotion, caporal-chef, du nom de Pavaud, responsable du central téléphonique. Après m’être nettoyé car le dentifrice, ça pique..., je passai le reste de la nuit à me demander pour quelle raison ce Pavaud m’avait traité de "voleur". J’arrivais à la conclusion que ce devait être parce que, lors de la distribution des consommables, j’avais dû lui refuser un surplus de soudure ou une lampe neuve sans la lampe hors service correspondante... Il était aussi resté "cabot-chef" alors que j’étais passé sergent et il devait à mon avis être jaloux de moi. Je ne pouvais admettre que l’on me traite ainsi de voleur et je décidai de lui casser la figure lorsqu’il serait seul et non avec une bande comme cette nuit-là. Le lendemain matin, je revêtis ma tenue de combat contrairement à la tenue de sortie avec cravate que je mettais habituellement. Je mis mes gants de laine (je n’en avais pas d’autres). Je l’attendis à la sortie du réfectoire, après le petit déjeuner. Dès que je l’aperçus, je lui dis "viens par ici, j’ai à te parler !"

Lorsque nous fûmes un peu à l’écart, nous enlevâmes nos vestes galonnées moi sergent et lui caporal-chef et, très excité, je le frappai le premier en pleine figure. Il se mit à crier :"mon bridge ! mon bridge !" et, baissant la tête, entreprit de  se mettre à le chercher... Je le frappai de plus belle en lui disant : "Alors, tu as dit que j’étais un voleur ? " jusqu’à ce que, allongé par terre, il crie "Non, mais je t’en supplie, arrête !". J’arrêtais alors, content de lui avoir donné la dérouillée qu’il méritait. Je fus surpris de la considération que me portèrent dorénavant les autres membres de la bande dont il m’avait paru être le meneur... Quelque temps après, convoqué au Bureau du Capitaine pour une raison de service au sujet des communications téléphoniques, ce dernier voyant son œil au beurre noir, lui demanda : "Que vous est-il arrivé ?". Craignant sans doute des représailles de ma part, ou une punition commune de la part du Capitaine pour nous être battus, il répondit : "Je suis tombé dans l’escalier !".

Environ une quinzaine de jours avant ma libération, je fus convoqué au Bureau des engagements volontaires et l’on me présenta une feuille où il était écrit :"Je désire souscrire un engagement de cinq ans pour la Compagnie d’Instruction d’Infanterie de Marine de la Deuxième Division Blindée."Je fis remarquer que ce n’était pas du tout ce que j’avais demandé. Je voulais suivre un stage à l’Ecole d’Applications de Transmissions de Montargis afin de monter rapidement en grade et devenir ainsi sergent-chef. Un doute m’envahit. Des camarades engagés, revenant d’Indochine, m’avaient mis en garde. Ils m’avaient dit que tous les effectifs disponibles étaient envoyés en Indochine pour essayer de conserver cette colonie à la France et qu’on y perdait beaucoup d’hommes... Que c’était un enfer !

Après quelques minutes de vérifications, on me dit : "En effet, c’est une faute de frappe, on va corriger çà !" Un autre que moi eût peut-être pu se laisser convaincre... Je répondis : "Je suis dactylo, une faute de frappe d’une ligne, cela n’existe pas ! Je regrette mais, à une quinzaine de jours maintenant de  ma sortie de l’Armée, puisque c’est comme cela je ne désire plus m’engager !" Mes camarades m’avaient prévenu également que, sitôt mon stage terminé, c’est-à-dire dans trois mois, je serai immédiatement envoyé en Indochine. Lorsque j’avais pris la décision de m’engager, c’était parce qu’on nous avait fait miroiter qu’une super prime était alors versée et qu’une carrière dans l’Armée était très intéressante. A ce moment-là, j’avais été tenté. Profitant d’une permission spéciale de bonne conduite, je fus donc libéré en février 1952.

(Ligne du haut, troisième en partant de la droite).

(A suivre – Fin du 7ème épisode)

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En lisant ma biographie, vous apprendrez, entre autres, comment ...
- j'ai débuté à zéro et créé 3 sociétés,
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- à ma retraite, j'ai pu acquérir une villa sur la Côte d'Azur.


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